• Partenaires
  • Actus & presse
  • #Ÿnspire – Nicolas Bricas, Socio-Economiste de l’alimentation et chercheur au CIRAD

    L’impact guide le quotidien de tous les Ÿnsecters : comment nourrir la planète tout en préservant les ressources et la biodiversité ? Des initiatives se multiplient et nous avons décidé de laisser la parole à celles et ceux qui contribuent à changer le monde, qui proposent des alternatives et qui créent durablement. Aujourd’hui, nous avons rencontré Nicolas Bricas, socio-économiste de l’alimentation et chercheur au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). Il travaille sur les questions de systèmes alimentaires depuis la production, jusqu’à la valorisation des déchets. Il fait également partie du panel international d’experts sur les systèmes durables alimentaires (IPES-Food). Il nous a expliqué son métier, le rôle de l’agriculture dans l’équilibre du monde et l’alimentation comme cœur de notre construction individuelle et sociale. Nous avons pu échanger sur l’agriculture à travers le temps, les changements du monde et leurs influences sur nos modes de consommation, mais aussi sur notre responsabilité individuelle en tant que consommateur vis-à-vis des produits alimentaires.

     

     

    Autrefois, l’agriculture était le joyau de nos nations. Aujourd’hui, on a plutôt l’impression qu’elle est mal aimée et peu considérée. A quoi cette évolution, notamment en termes de considération, est due ?

    Avant la révolution industrielle, l’agriculture était au cœur de nos sociétés, elle répondait à quatre finalités : nourrir les humains, fournir de l’énergie (du bois de chauffe, de l’huile, des animaux de trait, etc.), des matériaux (du bois d’œuvre, de la paille, des fibres, etc.), et enfin fertiliser la terre (les légumineuses pour l’apport d’azote, les arbres pour remonter les matières fertiles du sous-sol, les animaux pour transférer de la fertilité sous forme de déjections des zones de pâturage vers les zones agricoles).. Mais, à partir du 18e siècle, la découverte des énergies fossiles et des fertilisants miniers a permis l’industrialisation de l’agriculture. Cette révolution a affranchi l’agriculture de trois de ses fonctions : l’énergie, les matériaux et la fertilisation, et l’a cantonnée à l’alimentation. C’est aussi ce qui a permis d’augmenter la productivité agricole et a eu pour effet de provoquer une explosion de la production. C’est ce qui a permis de nourrir une population non agricole croissante, a permis l’urbanisation, et de mener lentement nos sociétés vers la surproduction et la surconsommation alimentaires. Aujourd’hui, pour nous autres, l’agriculture est loin, elle est en campagne, alors que 55% des habitants de la planète vivent en ville. Nous ne sommes plus des fils et filles de paysans comme autrefois. Nous ne voyons l’agriculture qu’à travers nos vitres et l’écran de télévision, on ne sait plus comment ça marche : comment pousse un légume, quels sont les aliments de saison, les cycles de culture… Il y a une distanciation de plus en plus importante qui s’installe entre ce système et nous.

     

    Qu’entendez-vous par le terme « distanciation » ?

    On peut interpréter « distanciation » de différentes manières. La plus évidente est la distanciation géographique : notre alimentation vient de plus en plus loin, voire elle voyage plus que nous. Prenons comme exemple le petit-déjeuner : votre café, votre thé ou votre chocolat et votre jus d’orange traversent certainement l’océan pour venir jusqu’à vous. On mange et on boit le monde le matin ! Ensuite, la distanciation cognitive: nous ne savons plus comment l’agriculture fonctionne ni véritablement ce qu’elle est. Il existe aussi une distanciation économique: tandis qu’autrefois, le producteur vendait directement ses produits, aujourd’hui, les produits passent par de multiples intermédiaires avant de se trouver dans nos mains. la distanciation est aussi sociale. Autrefois,  l’alimentation était un allant de soi, nous mangions selon les habitudes de notre milieu familial et social. Aujourd’hui, l’alimentation devient une affaire individuelle, laissant chacun devoir trouver l’optimum entre santé, plaisir, environnement, équité sociale, bien-être animal, etc. Enfin,  la distanciation est politique : nous n’avons plus la maîtrise de notre système agricole et alimentaire, aux mains désormais de quelques grandes entreprises dont les lobbies orientent les politiques. Toutes ces distanciations génèrent des sentiments d’incertitude, d’inquiétude, de déprise, de méfiance, et, en réaction, une recherche de proximité.

     

    Depuis 2020, les crises internationales se sont succédées avec notamment la pandémie. Avec les différents confinements, on a pu observer un attrait croissant pour les produits locaux, bio mais aussi pour la livraison de plats à domicile. Quel regard portez-vous sur ces changements ? 

    Cette recherche de proximité est accentuée par la prise de conscience des risques de la mondialisation. Proximité géographique avec le local ; proximité économique avec les circuits courts, la vente directe ; proximité cognitive avec le nouvel intérêt porté à l’agriculture au travers des jardins urbains, avec l’intérêt pour la cuisine ; proximité sociale avec l’apparition de nouveaux prescripteurs via les réseaux sociaux notamment ; proximité politique avec les conseils locaux de politiques alimentaires où participent les habitants. Tout cela manifeste une volonté de reprendre le contrôle de son alimentation. De nombreuses entreprises ont compris cette attente et jouent la carte du local, du circuit court, du jardinage, des conseils. De nouveaux acteurs arrivent dans le système alimentaire et surfent sur cette vague : commande internet et livraison, conseils personnalisés sur la base des comportements des consommateurs de même profil avec le big data, groupes sociaux d’échange de bonnes pratiques.  Avec ces innovations, et notamment la commande internet et la livraison, phénomène qui a pris en importance pendant les confinements, la dernière étape du modèle alimentaire, la cuisine, se marchandise alors qu’elle restait largement domestique. Au Brésil ou en Indonésie, on observe de plus en plus de personnes qui vont directement acheter à leurs voisins des plats préparés plutôt que de cuisiner. Pour les familles qui cuisinent et vendent des portions surnuméraires, c’est un moyen de réduire le prix de revient de sa nourriture ; pour les acheteurs, c’est un moyen d’accéder à du « fait maison » mais marchandisé.

     

    Quel rôle occupe l’alimentation dans notre rapport aux autres ? Et dans notre rapport au monde qui nous entoure ? 

    Le moment du repas est souvent synonyme de partage, d’échanges, et donc d’interactions sociales. Sans être clairement émises, le repas est pourtant bardé de règles : il faut respecter la nourriture, les convives, s’assurer que chacun ait les mêmes quantités, rester propre, ne pas gaspiller etc. On apprend à vivre ensemble en mangeant ensemble.  L’alimentation est aussi ce qui définit notre relation avec ce qui nous entoure : les animaux, les plantes mais aussi notre environnement puisque l’agriculture a façonné les paysages. Trop longtemps, nous n’avons pas pris en compte l’impact de notre alimentation parce que nous voulions consommer le moins cher possible. Aujourd’hui, c’est le système économique avec la plus grande précarité : trop de livreurs se retrouvent dans les files de l’aide alimentaire parce qu’ils ne gagnent pas suffisamment pour se nourrir, trop d’agriculteurs jettent l’éponge parce qu’ils ne sont pas assez payés pour leur travail. Ce phénomène témoigne de la nécessité de reconstruire collectivement nos systèmes alimentaires pour qu’ils soient plus justes, plus équitables. D’ailleurs, aujourd’hui c’est assez intéressant d’observer l’émergence de réflexions sur nos relations avec les vivants non humains : on est passé d’une vision d’exploitation de la nature à une vision de protection de la nature. On passe aujourd’hui à l’idée de négocier nos relations avec les animaux, avec les plantes et même avec les microbes qui constituent notre microbiote et dont notre santé dépend. D’ailleurs, dans certains pays il existe des avocats pour s’exprimer au nom des fleuves, des forêts, des animaux. On donne la parole à ces êtres vivants dans le cadre d‘un nouveau rapport au monde.

     

    Ÿnsect est né pour répondre aux enjeux alimentaires de notre époque. La FAO indique que d’ici à 2050, la population mondiale atteindra 10 milliards d’êtres humains, et que la demande en protéines augmentera de 52%. Comment envisagez-vous le futur au regard de ces crises alimentaires qui s’annoncent ?

    Je pense qu’il est primordial de rappeler que nous sommes toujours dans le système de la surproduction et la surconsommation alimentaires, à l’échelle planétaire, ce qui n’empêche pas de grandes disparités entre pays. La guerre en Ukraine a effrayé les populations qui se sont aussitôt projetées dans un avenir incertain où l’on manquerait de nourriture. En réalité, on produit 30% de plus que ce dont on a réellement besoin nutritionnellement et nous nourrissons, en plus, un nombre croissant d’animaux d’élevage. Donc, il est important de garder en tête que nous sommes loin de manquer et d’être sans ressources. En revanche, il est important d’aller vers des systèmes plus respectueux et moins dans la surconsommation de manière générale. Nous savons que nous consommons trop de protéines, achetons trop de vêtements, etc. On peut donc déjà essayer de limiter cela. C’est aussi important de faire jouer aux entreprises leur part de responsabilité. Par exemple, trop souvent, on parle de gaspillage comme la faute et la responsabilité du consommateur. En réalité, le consommateur est victime de cette surproduction qui le pousse à acheter et ne pas culpabiliser de jeter. Il est donc nécessaire aussi de changer ce système, idéalement par choix. Je pense que toutes les solutions alimentaires, quelles qu’elles soient, sont bonnes à prendre si elles permettent de reprendre le contrôle et d’assurer au consommateur de trouver ce qu’il cherche dans l’alimentation, notamment le principe premier : le goût et le plaisir !

     

     

    Pour aller plus loin :

    Bricas N., Conaré D. et Walser M. (Dir), 2021. Une écologie de l’alimentation. Versailles, Editions Quae, 312 p. [Texte intégral en accès libre sur le site de Quae]

    Et de nombreuses ressources vidéos et écrites sur le site de la Chaire Unesco Alimentations du Monde