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  • #Ÿnspire – Laura André-Boyet, Formatrice d’Astronautes

    L’impact guide le quotidien de tous les Ÿnsecters : comment nourrir la planète tout en préservant les ressources et la biodiversité ? Des initiatives se multiplient et nous avons décidé de laisser la parole à celles et ceux qui contribuent à changer le monde, qui proposent des alternatives et qui créent durablement. Aujourd’hui, nous avons rencontré Laura André-Boyet, instructrice d’astronautes pour l’Agence Spatiale Européenne, au centre européen des astronautes à Cologne, Allemagne. Nous avons pu échanger sur son parcours et son métier, le rôle des astronautes, mais aussi l’importance de la pédagogie et de la transmission des savoirs.

     

    En simplifiant, pourriez-vous nous expliquer votre métier ?

    Mon métier a plusieurs casquettes : d’un côté, je suis instructrice d’astronautes, et de l’autre, je suis instructrice auprès de ceux qui restent au sol pendant les missions. On pense souvent qu’il ne faut former que ceux qui s’envolent mais en réalité, il y a des dizaines de personnes au sol qui doivent être entraînées et certifiées. Auprès des astronautes, j’ai pour mission de leur transmettre les connaissances et compétences nécessaires à leur mission et de tous les préparer, quelle que soit leur nationalité. Aujourd’hui, il existe différents niveaux d’entraînement : de base, spécialiste et mission. J’interviens à tous les niveaux mais j’opère principalement pour la préparation aux missions, c’est-à-dire tout ce qui concerne le travail de l’astronaute qu’il devra fournir lors de sa mission une fois à bord de la station spatiale. Les entraînements se déroulent en anglais et sont filmés pour être ensuite archivés et réutilisés en cas de problème pendant la mission. Avant que l’entraînement ne commence, je dois d’abord passer moi-même par une phase de formation pour être capable de répondre à n’importe quelle question de l’astronaute sur le sujet. Je suis en contact avec des scientifiques, des experts pour me former, puis j’établis le squelette de ma formation. Ce dernier doit être très précis parce qu’il doit être validé par les experts avant que je ne le délivre. Lorsque la présentation est prête, je la présente à un jury, et mon élève est obligatoirement un astronaute. L’entraînement est tellement pointu qu’en général, il se fait seulement avec un seul astronaute à la fois. Si je devais résumer, mon travail ressemble à celui d’un enseignant mais avec une classe composée en général, d’un seul élève.

     

     

    Quelle est votre formation jusqu’à aujourd’hui pour devenir une formatrice d’astronaute ?

    A ce jour, il n’existe pas de formation dédiée pour devenir instructrice d’astronaute. D’ailleurs, lorsque j’ai entamé mes études, je ne savais même pas que ce métier existait jusqu’à ce qu’on me le propose. Travailler dans ce secteur n’était pas du tout une vocation précoce ! Même petite, l’espace ne m’a jamais attirée. J’ai plutôt orienté mes études en physiologie puis vers un parcours d’ingénieure à l’Ecole Polytechnique de Grenoble où je pouvais allier médecine et ingénierie. Au cours de ces années, j’ai eu l’opportunité d’étudier au Japon et de réaliser un double diplôme à Montréal. J’aurais pu reprendre les études de médecine à mon retour, mais je voulais me lancer sur le marché du travail. Je suis ainsi tombée par hasard dans l’industrie spatiale en réalisant mon stage de fin d’étude. J’ai eu une véritable révélation au cours de cette expérience : les gens que j’ai pu rencontrer m’ont beaucoup plu et surtout, j’ai découvert que je pouvais apporter quelque chose à une industrie dont j’ignorais encore tout il y a quelques mois !

     

    Combien de temps cela prend de former un astronaute ? Quelles sont les étapes sur lesquelles vous intervenez ?

    Après la sélection, les astronautes ont un entraînement de base d’environ 18 mois dont l’objectif est de les mettre à niveau. Ils doivent apprendre à piloter un avion pour ceux qui ne savent pas déjà le faire, parler couramment le russe, savoir comment se lance une fusée, faire des points de suture etc. C’est une phase très intense mais de camaraderie ! Ensuite, ils deviennent des astronautes et s’entraînent jusqu’à leur affectation à une prochaine mission parce qu’ils doivent continuer de maintenir leurs aptitudes. Une grande partie de mes interventions se fait au moment de la dernière phase d’entraînement : l’entraînement mission, qui dure environ 18 mois. Les formations que l’on donne ont plus ou moins toujours la même structure : une partie théorique, qui couvre l’apprentissage scientifique adéquat, définit les objectifs de la formation et les bénéfices afin de donner du sens, puis on attaque le déploiement mécanique et enfin les compétences nécessaires à l’exécution du protocole scientifique : gage de la bonne qualité des données recueillies.

    Crédit photos : EAC-ESA Saint Jacques ECHO

     

    Quelles sont les compétences indispensables pour faire votre métier ?

    Il faut savoir être flexible dans cette industrie où tout change sans cesse. Certaines personnes ont besoin d’évoluer professionnellement avec un cadre bien défini, ici c’est impossible parce qu’on doit prendre en compte et s’adapter à des contraintes externes telles que la géopolitique, les accords internationaux, mais aussi les astronautes etc. Il faut aussi savoir se mettre à la place de ces derniers, pour mieux les préparer et les aider à affronter les défis. Mais ce métier présente aussi beaucoup d’atouts qu’il me semble important d’évoquer. Il est impératif d’aimer la pédagogie, la transmission de savoirs ! Bien sûr qu’il faut avoir des compétences théoriques, mais l’empathie est primordiale ! Avoir des principes, des valeurs a aussi toute sa place. Non, je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’être passionné et fasciné par cet univers pour en faire partie, mais il faut en être un bon ambassadeur. Il faut montrer l’importance d’envoyer des professionnels dans l’espace et être conscient de cette responsabilité.

     

    Avez-vous déjà pensé à devenir une astronaute vous-même ? Était-ce un désir d’enseigner ?

    Je n’ai pour ainsi dire jamais voulu être astronaute. Cela ne m’intéresse pas et je ne conçois pas cela comme une fin en soi dans cette industrie. D’ailleurs, cela me permet d’entretenir une relation saine avec les astronautes que je forme parce que je ne les envie pas. Au contraire, l’enseignement m’a toujours intéressé. J’ai grandi auprès d’une mère enseignante et d’un père qui aimait partager ses connaissances ! L’acquisition de compétences me fascine, je trouve l’apprentissage presque magique.

     

    Vous êtes très investie dans des projets éducatifs pour inciter la jeunesse à aller vers les Sciences, pourquoi est-ce important pour vous ? Pourriez-vous nous en dire plus ?

    Lorsque j’étais plus jeune, j’avais beaucoup de mal à prendre des décisions fixes quant à mon orientation. J’ai essuyé des échecs mais j’ai aussi eu la chance d’être guidée et conseillée par des personnes bienveillantes. Et c’est par reconnaissance envers ce processus qui m’a beaucoup aidée que j’ai envie de rendre la pareille. Je fais des interventions dès que je le peux dans des structures quelles qu’elles soient auprès de jeunes pour leur parler de mon parcours, leur faire comprendre ce qu’est l’inspiration. On vit dans un pays dans lequel nous sommes privilégiés quant à l’accès à l’éducation, mais il faut stimuler la créativité, réapprendre à innover. J’essaie de partager auprès de ces populations les valeurs qui me simplifient la vie et m’aident quotidiennement telles que l’authenticité ! Selon moi, elle permet de ne jamais jouer de rôle, d’être ancré dans la réalité et de créer de véritables relations de confiance !

     

    Votre poste et vos liens avec les astronautes ont-ils fait évoluer votre vision de la terre au regard des enjeux de notre temps ?

    Ce métier sensibilise à des sujets variés dont l’écologie, la durabilité, la fragilité de nos systèmes. On comprend aussi mieux ce que cette industrie coûte et à quoi elle sert. En pénétrant ce milieu, on comprend tout un monde sur lequel presque personne ne communique. D’ailleurs, encore aujourd’hui, je trouve qu’on ne communique pas assez sur ce à quoi sert un astronaute et ce qu’ils font pour l’humanité. Nous recevons régulièrement des alertes sur les débris qui se déplacent là-haut. La fréquence de ces alertes est évidemment alarmante et mène à une prise de conscience rapide et forte des dangers, notamment liés à l’actualité avec le tourisme de l’espace. Il est important de ne pas dénigrer et refuser systématiquement les idées des commerciaux, mais il est essentiel de communiquer clairement sur les risques engendrés par ce type d’activité pour éviter l’escalade vers la dangerosité.

     

    Quelles sont vos prochaines missions ? Les prochains défis à relever ? Une mission sur Mars ?  

    Pour le moment, je vais continuer à former les astronautes à leurs prochaines missions. Par la suite, on va devoir de plus en plus apprendre à faire cohabiter les astronautes avec les touristes de la station spatiale internationale et maintenir un équilibre qui ne compromette pas les missions des astronautes professionnels, et ne mette personne en danger. Ces derniers devront aussi être formés par nos soins. Concernant les futures destinations, je travaille personnellement sur les défis des futures missions lunaires. Il faut réussir à injecter plus de compétences chez nos astronautes ou trouver des solutions innovantes pour mettre à leur disposition des compétences disponibles en self training ou training à la demande. On se penche beaucoup sur des technologies innovantes telles que l’intelligence artificielle ou la réalité augmentée pour nous aider sur ces nouveaux défis. Pas de temps à perdre, les missions lunaires approchent à grand pas !